ÉTATS-UNIS « Le besoin d’une politique indépendante se fait fortement sentir » Entretien avec Clarence Thomas, ancien président de la section locale 10 du syndicat des dockers de la côte ouest

Peux-tu nous parler du 19-Juin – anniversaire de l’abolition de l’esclavage – et de la grève des dockers sur toute la côte ouest des États-Unis, ainsi que de la manifestation partie du port d’Oakland ce jour-là ?

Clarence Thomas : L’ensemble des vingt-neuf ports de la côte ouest, y compris le port de Vancouver au Canada, ont été paralysés par la grève pendant huit heures pour commémorer l’émancipation des Noirs américains réduits en esclavage. Les travailleurs et les jeunes sont descendus en masse dans la rue, bien au-delà de nos attentes. Certains parlent de 25 000 participants. De nombreux syndicats, comme la section locale 1021 du SEIU (Service Employees International Union), se sont joints à notre campagne.

Lors du meeting, un des orateurs a souligné la signification historique de notre action lorsqu’il a cité le Dr Martin Luther King qui, s’adressant à un meeting de notre syndicat des dockers, l’International Longshore and Warehouse Union (ILWU) au milieu des années 1950, disait : « Le mouvement noir et le mouvement syndical ont beaucoup de choses en commun », ajoutant : « Ce n’est pas la prétendue “éthique protestante” qui a édifié la richesse et le pouvoir de cette nation, c’est l’esclavage. »

S’adressant au meeting ce 19 juin, Willie Adams, premier président noir de ILWU, s’est engagé à ce que le syndicat poursuive son soutien au combat contre les exactions de la police. Adams a déclaré : « Cette manifestation suit de près la manifestation du 9 juin au cours de laquelle le syndicat ILWU des dockers de la côte ouest a organisé la grève pendant 8 minutes et 46 secondes (le temps de l’agonie de George Floyd, assassiné par un policier de Minneapolis le 25 mai – ndlr) pour saluer la mémoire de George Floyd, joignant ainsi sa voix à toutes celles qui se sont élevées contre les brutalités policières et le racisme systémique. »

Comment a-t-il été possible d’organiser une manifestation et un meeting rassemblant tant de personnes en si peu de temps ?

Une gigantesque caravane de voitures, la manifestation et le meeting ont été organisés par le Comité pour en finir avec la terreur policière et le racisme institutionnel. Ce comité regroupe des représentants des syndicats et des organisations populaires d’opprimés. Mettre sur pied cette alliance avec nos partenaires des organisations populaires a été essentiel pour le succès de notre manifestation.

Pour donner un exemple, l’itinéraire de notre manifestation incluait un arrêt devant le siège de la police d’Oakland. Des militants des organisations populaires, y compris d’anciens prisonniers politiques, y ont pris la parole, décrivant les procédés de la police d’Oakland. Des milliers de voix scandaient « No justice, No peace / No racist police ! » (« Pas de justice, pas de paix / Pas de police raciste ! »). Message clair : pas d’argent pour la police, de l’argent pour nos quartiers !

Parmi vos revendications du 19 juin figure l’exigence de l’arrêt de la privatisation du port d’Oakland. Peux-tu nous parler de ce combat ?

Les sections ILWU de la Bay Area (la baie de San Francisco – ndlr) ont initié la formation d’une large coalition – East Oakland Stadium Alliance – pour empêcher la privatisation du terminal Howard, dans le port d’Oakland, premier pas vers la privatisation de l’ensemble du port.

John Fisher, propriétaire de l’équipe de baseball Oakland A’s, veut construire un nouveau stade pour son club à l’emplacement du terminal Howard. Son plan prévoit des logements haut de gamme, des centres commerciaux et des restaurants. Le port deviendrait comme l’embarcadero de San Francisco, où subsistent seulement deux terminaux, les n° 27 et n° 35. Des milliers d’emplois de dockers et d’autres emplois où les travailleurs peuvent se syndiquer disparaîtraient. Plus encore, des milliers de familles noires seraient, de fait, chassées des quartiers ouest d’Oakland qui feraient l’objet d’une offensive massive de gentrification.

Nous mettons en avant l’argument que le club des A’s doit rester dans les quartiers est d’Oakland.

Le Parti démocrate est l’un des principaux obstacles, sans parler des syndicats qui lui restent liés. Ils se sont alliés aux promoteurs immobiliers et aux industriels du bâtiment pour faire aboutir ce plan entrepreneurial, néolibéral raciste. À l’ILWU, nous adhérons au slogan de la Marche du million de travailleurs (qui avait rassemblé les manifestants à Washington, en octobre 2004, à l’appel de nombreuses organisations ouvrières et noires – ndlr) : « Nous nous mobilisons pour nous-mêmes. » Nous n’avons permis à aucun représentant de la classe politique de prendre la parole à notre meeting – alors que nous avions reçu beaucoup de demandes, venant de très haut. Personne ne peut parler à notre place.

Tu fais partie du Labor & Community for an Independent Party (coalition de militants ouvriers et noirs pour un parti indépendant, fondé sur les syndicats et en rupture avec les démocrates et les républicains – ndlr). N’est-il pas nécessaire de projeter la lutte contre la privatisation du port d’Oakland sur la scène politique avec des candidats indépendants soutenus par les syndicats et les organisations populaires ?

Tout à fait. Le besoin d’une politique indépendante se fait fortement sentir. C’est notre manifestation du 19 juin qui a défendu le port d’Oakland de la façon la plus forte et la plus militante. Mais nous n’arriverons à rien si nous continuons à nous battre avec une main attachée dans le dos. Il faut que nous présentions nos propres candidats pour défendre ce combat. Il faut battre le fer quand il est chaud.

Propos recueillis le 22 juin 2020 par Alan Benjamin, pour le supplément hebdomadaire du journal The Organizer et pour La Tribune des travailleurs