ÉTATS-UNIS La résurgence du mouvement ouvrier, Bernie Sanders, le DSA-Democratic Socialists of America (les Démocrates Socialistes d’Amérique) et le combat pour une politique ouvrière indépendante aujourd’hui Interview d’Alan Benjamin, membre de la rédaction de The Organizer (2ᵉ partie)

Question : The Organizer indique qu’il y a une progression importante de l’organisation Democratic Socialists of America (DSA), qui a participé àà̀ la campagne de Bernie Sanders aux primaires du Parti Démocrate. Peux-tu nous en parler ? 

Alan Benjamin : Le DSA a longtemps été un refuge confortable pour bureaucrates syndicaux soutenant une politique sociale-démocrate libérale à l’intérieur du Parti Démocrate. Mais le DSA a refait surface lors de la campagne des primaires pour Bernie Sanders, avec un renouvellement de sa base regroupant essentiellement des travailleurs du rang et des jeunes. C’est là une autre expression de la radicalisation croissante de la jeunesse et de secteurs de la classe ouvrière. 

Le DSA vient de tenir sa convention nationale à Atlanta, avec plus de mille délégués représentant 56 000 adhérents, organisés dans des centaines de sections au niveau national. Au cours de la discussion préparatoire à la convention, un certain nombre de sections du DSA ont refusé de soutenir la candidature de Sanders, comme le proposait la direction sortante, affirmant que voter pour Sanders revenait en définitive à voter pour Biden ou Warren pour la simple et bonne raison que Bernie ne sera pas désigné comme candidat du Parti Démocrate et qu’il a d’ores et déjà appelé ses partisans à voter pour le candidat qui sera choisi par le comité national du parti. Beaucoup de militants du DSA ont donc constitué un regroupement interne qui s’appelle le Red Star Caucus (l’étoile rouge), qui appelle le DSA à lancer une campagne pour la constitution d’un Parti des travailleurs, maintenant. 

Cette affirmation d’une position indépendante a reçu un soutien significatif de la part des adhérents du DSA. La nouvelle direction du DSA, regroupée principalement dans ce qui s’appelle le Bread and Roses Caucus se sont ralliés à l’appel à construire un « Workers Party » – Parti des Travailleurs – mais relègue cette perspective à un avenir lointain. L’article de compte rendu de la convention nationale de DSA, publié par The Nation, le 7 août, a résumé la nouvelle orientation du DSA : 

« Les décisions prises pour la campagne électorale marquent un glissement net vers la gauche. Faisant un pas de plus vers l’abandon de la politique traditionnelle du DSA sur l’orientation du « moindre mal », la convention a voté que le DSA devrait refuser de soutenir tout autre candidat que Bernie Sanders lors des primaires Démocrates pour l’élection présidentielle de 2020. La convention du DSA a également restreint son soutien à des candidatures “lutte de classe” se présentant ouvertement comme socialistes. 

« Pour la première fois, l’organisation s’est également ouvertement engagée à une “rupture en douceur” avec le Parti Démocrate.» La convention du DSA a ainsi formulé sa nouvelle ligne politique au sujet des élections : « Le DSA s’est engagé à la construction d’une organisation politique indépendante du Parti Démocrate et ses sponsors capitalistes… À plus long terme, notre but est de constituer un parti indépendant de la classe ouvrière mais, pour l’instant, cela n’exclut nullement que le DSA ne puisse soutenir des candidats qui de manière tactique, cherchent à obtenir l’investiture du Parti Démocrate. » 

Le document sur la politique électorale, adopté par la convention de DSA, fait du Farmer Labor Party (FLP, Parti ouvrier-paysan, fondé dans l’État du Minnesota dans les années 1930) l’exemple à suivre d’une « rupture en douceur » avec le Parti Démocrate. Mais la politique du FLP n’avait rien à voir avec la rupture avec le Parti Démocrate ! Le gouverneur Floyd Olson, membre du FLP, n’a non seulement jamais rompu avec les Démocrates, mais c’est lui qui a fait appel à la Garde nationale pour qu’elle écrase la gréve générale de Minneapolis, organisée par les syndicalistes lutte de classe et les militants socialistes en 1934. (5) 

Il faut le dire nettement : soutenir « tactiquement » les candidats Démocrates, c’est franchir la frontière de classe, c’est se ranger dans le camp des capitalistes. L’histoire du mouvement ouvrier aux États-Unis regorge d’exemples de dirigeants qui ont trahi en ramenant des initiatives indépendantes dans le giron du Parti Démocrate, tout ça au prétexte que c’était une simple manœuvre « tactique » dans la voie de la construction, toujours pour « plus tard », d’un parti indépendant de la classe ouvrière. Plutôt que de servir de pont vers une politique indépendante, la stratégie de la « rupture en douceur » se dresse comme un obstacle sur son chemin. 

Question : Cette situation que tu décris ne rend-elle pas nécessaire l’organisation du dialogue avec les militants de base du DSA comme avec les militants ouvriers partisans de Sanders mais qui sont en faveur de la construction d’un parti de classe indépendant et qui, cependant, ne voient pas comment y parvenir ? 

A. B. : C’est certain. Tous ces militants s’opposent aux guerres menées par les États Unis et aux interventions militaires de l’impérialisme américain dans le monde. Ils aspirent tous à faire triompher la justice sociale, aux États-Unis et à l’échelle internationale. Autant d’aspirations qui sont absolument incompatibles 

tant avec la politique des Républicains qu’avec celle des Démocrates. Or les deux candidats qui s’affronteront lors de la présidentielle de 2020 seront tous deux des partisans de l’extension des guerres, de l’intensification de l’exploitation des travailleurs et des opprimés. C’est une certitude absolue. 

Pour se prémunir du chantage permanent de la politique du « moindre mal » – qui cette fois-ci s’exprimera sur le thème : « Tout, sauf Trump » – ces militants, et plus généralement la classe ouvrière, doivent s’orienter sur une politique de rupture nette avec les Démocrates qui est la condition pour pouvoir défendre les revendications ouvrières. Et cette rupture ne peut être remise continuellement aux calendes grecques. 

Une nouvelle opportunité s’ouvre pour aller vers un parti indépendant, appuyé sur le mouvement syndical. Cette perspective avait été adoptée par le congrès national de 2017 de la principale centrale syndicale, l’AFL-CIO, autre expression de ce profond mouvement qui vient d’en bas. 

Mais cela ne deviendra réalité que s’il y a un effort conscient pour regrouper aujourd’hui les partisans d’une politique indépendante dans des coalitions ouvrières et populaires qui présenteront leurs propres candidats ouvriers indépendants en commençant par les élections locales de novembre 2020. 

Il faut commencer par construire des regroupements syndicat-organisations populaires qui inscriront dans leur programme l’exigence d’un système de sécurité sociale fondé sur le salaire différé (« Single payer ») et le Workplace Democracy Act et qui mobiliseront pour faire aboutir ces revendications. Les responsables syndicaux et les militants qui ont constitue la plate-forme Labor Community Campaign for an Independent Party (LCCIP) se prononcent en faveur de telles coalitions, comme les premiers jalons pour constituer ce parti indépendant de la classe ouvrière et des opprimés.  

(5) « Le Gouverneur Floyd B. Olson décréta la loi martiale lors de la grève générale d’août 1934 menée par le syndicat des Teamsters à Minneapolis. Il déploya les 4 000 gardes nationaux à sa disposition. Les piquets de grèves furent interdits et des camions conduits par des « jaunes » (auxquels on avait donné des laissez-passer militaires) roulèrent à nouveau. Voyant cela comme une tentative de briser la grève, le syndicat exigea que tous les laissez-passer fussent annulés et, défiant la loi martiale, les travailleurs jurèrent de retourner aux piquets de grève le 1er août » (ref. Teamsters’ union website