BOLIVIE « Une véritable victoire du peuple »

Entretien avec une militante ouvrière d’El Alto sur la signification de l’élection présidentielle du 18 octobre.

Comment apprécies-tu le résultat de l’élection présidentielle qui a mis en échec les candidats qui avaient soutenu le coup d’État militaire « made in USA » de novembre 2019 et renversé le président Evo Morales ? 

Cette élection est une véritable victoire du peuple bolivien, un vote écrasant contre le régime militaire de droite et raciste de Jeanine Añez, haï par le peuple. Ce n’était pas un vote pour le MAS (1) et ses dirigeants.

La victoire de Luis Arce (candidat du MAS) a surpris l’establishment politique, qui pensait que le vote serait partagé à égalité entre les trois candidats : Arce du MAS, l’ancien président de droite Carlos Mesa et le chef de la région séparatiste d’extrême droite de Santa Cruz (2), Camacho. Ils s’attendaient à une victoire de Mesa soutenu par Camacho au second tour.

Mais ce n’est pas du tout ce qui s’est passé. Arce a obtenu 53 % dès le premier tour, battant ses deux adversaires. Mesa a été forcé de reconnaître le résultat, provoquant la colère de l’extrême droite de la bourgeoisie, qui, de son côté, a prétendu que l’élection d’Arce était frauduleuse et qu’une autre élection devrait avoir lieu.

D’où vient ce résultat ?

On ne peut le comprendre si on ne part pas de la profondeur de l’opposition contre le régime issu du coup d’État de novembre 2019. Une semaine seulement après le coup d’État, l’armée bolivienne a massacré trente-six paysans indigènes qui marchaient de Cochabamba à La Paz pour revendiquer leurs droits. La présidente autoproclamée, Añez, a abandonné toutes les charges retenues contre les militaires, les exemptant de toute responsabilité pénale. Añez a interdit la Wiphala, ce drapeau multicolore qui représente les peuples autochtones en Bolivie et à travers les Andes. Sa haine raciste, celle de l’élite qu’elle représente, contre le peuple bolivien, s’est étalée jour après jour.

Ajoutez à cela la corruption généralisée du régime. Parmi de nombreux exemples, citons le scandale de l’achat de respirateurs médicaux en Chine. Ils ont été achetés trois fois leur prix (le régime militaire empochant des millions de dollars au passage), mais ils n’ont jamais fonctionné, signe du mépris du régime putschiste contre les couches populaires en cette période de pandémie de Covid-19.

Quelle avait été la réaction des travailleurs, des paysans et de leurs organisations au coup d’État ?

Les mouvements sociaux, dirigés par les Juntas Vecinales (conseils de quartier) ont lancé la résistance immédiatement après le coup d’État. Les gens se sont autoorganisés. La confédération syndicale historique, la Centrale ouvrière bolivienne (COB) avait dans un premier temps approuvé l’éviction d’Evo Morales, mais elle a dû ensuite prendre la tête de l’opposition au régime d’Añez et à son gang raciste. En août dernier, le quartier général de la COB a été détruit par des voyous fascistes liés au régime. Ensemble, toutes ces organisations se sont mobilisées pour réclamer une nouvelle élection présidentielle, qu’Añez a finalement été contrainte, par ce mouvement d’en bas, de convoquer le 18 octobre.

Le 28 octobre, Orlando Gutierrez, secrétaire de la Fédération bolivienne des mineurs (FSTMB), a été assassiné à La Paz. Qui est responsable ?

Ce sont les milices fascistes basées dans la région séparatiste de Santa Cruz. Ils ont pris Gutierrez en embuscade. Il était un partisan du MAS. La situation est inquiétante : des militants syndicaux et politiques opposés au régime du coup d’État ont été menacés par ces milices, enragées par les résultats de l’élection présidentielle. Nous, militants du foyer de résistance qu’est El Alto, devons être particulièrement prudents.

Le nouveau président, Arce, appelle à une « réconciliation entre toutes les forces sociales en Bolivie », y compris les auteurs du coup d’État militaire…

Encore une fois, le 18 octobre a été une victoire du peuple, pas du MAS et de ses dirigeants. Les syndicats et les mouvements sociaux ne peuvent baisser la garde : ils doivent sauvegarder l’indépendance de nos organisations pour les luttes à venir.

Propos recueillis par Alan Benjamin, le 31 octobre 2020

(1) Mouvement vers le socialisme, parti d’Evo Morales, qui a gouverné la Bolivie de 2006 à 2019.

(2) La bourgeoisie blanche de la riche province de Santa Cruz a toujours cultivé des tendances séparatistes, considérant avec racisme et mépris la majorité (d’origine autochtone) de la population bolivienne.