ÉTATS-UNIS « Nous avons besoin de conférences comme celle-ci pour unir nos combats »

Nnamdi Lumumba

Entretien avec Nnamdi Lumumba, militant de l’organisation ouvrière et noire Ujima People’s Progress Party de Baltimore (Maryland) et l’un des 407 initiateurs de la conférence mondiale contre la guerre et l’exploitation, pour l’Internationale ouvrière (Paris, 5 et 6 novembre). 

La ville de Baltimore accueillera fin juillet une conférence nationale de militants pour une politique ouvrière et noire indépendante. Pourquoi est-ce la question de l’heure, selon toi ? 

Aux États-Unis, cette année d’élection présidentielle est intéressante. Le Parti démocrate, parti impérialiste libéral, se bat ouvertement contre les éléments progressistes existant en son sein pour la nomination du candidat qui sera opposé au président Donald Trump, membre du Parti républicain, parti impérialiste conservateur. Nous avons vu les forces progressistes au sein des démocrates, d’abord pleines d’enthousiasme et d’optimisme, affirmant être en mesure de gagner dans la course à l’investiture du candidat démocrate en la personne du démocrate se présentant comme « socialiste » Bernie Sanders. Ces mêmes forces sont aujourd’hui abattues et démoralisées car les centristes et les conservateurs au sein du Parti démocrate se sont tous rangés contre Sanders et apportent leur soutien à l’ancien vice-président (sous Obama – ndlr) Joe Biden. 

Pour notre part, nous n’avons jamais cru au succès d’une stratégie de lutte interne dans le Parti démocrate, et nous n’avons cessé d’œuvrer en faveur d’une action politique indépendante de la classe ouvrière et des Noirs. Nous remettons sérieusement en question la possibilité que l’un ou l’autre des deux principaux partis impérialistes puissent servir les travailleurs, les pauvres et ceux qui sont une nation colonisée de l’intérieur, dans la recherche d’une solution à nos contradictions en tant que classe et nation opprimées.

Cette conférence va nous permettre, travailleurs et opprimés, de rassembler nos forces et de commencer à tracer la voie pour construire un pouvoir et une résistance de la classe ouvrière indépendants des partis capitalistes, impérialistes.

Justement, l’oppression des Noirs des États-Unis est un thème absent de la campagne des primaires du Parti démocrate. Pourquoi ? 

Il y a de multiples réponses à cette question. En fait, le racisme institutionnel et les violences policières sont rarement un problème évoqué lors d’élections nationales et présidentielles. À notre avis, la principale raison pour laquelle cette question n’est pas mise en avant lors des élections est l’absence de conscience et d’organisation de classe des travailleurs Noirs et des pauvres. Cette absence de conscience de classe aboutit à ce que les travailleurs Noirs ne sont pas prêts à porter leurs revendications auprès des candidats qui nous demandent de voter pour eux. En tant qu’électeurs, nous sommes conditionnés à voter contre le candidat que nous craignons le plus, et à soutenir sans réserve le candidat qui semble le plus à même de l’emporter contre le candidat dont nous avons peur.

La deuxième raison qui fait que ne sont pas posés les problèmes spécifiques auxquels se heurtent les travailleurs Noirs, c’est qu’il y a des dirigeants Noirs qui nous trahissent, il y a une classe moyenne noire compradore qui, au sein des cercles sociaux, économiques et politiques de notre communauté, se fait le porte-parole et la gardienne des intérêts du capital et de la classe dirigeante. Ces forces sont reliées aux deux grands partis impérialistes et ont en horreur toute action indépendante des Noirs. Elles se battent bec et ongles pour protéger les mécanismes d’oppression politique mis en place par la classe dirigeante et ses deux partis.

Enfin, l’absence d’organisations politiques et d’institutions ouvrières noires indépendantes sont une de nos plus grandes faiblesses. En l’absence d’une analyse indépendante organisée et d’une résistance au capitalisme et à l’impérialisme américain, sur le plan local, national et international, les travailleurs noirs se retrouvent la plupart du temps dans l’incapacité de se battre pour leurs propres intérêts et pour soutenir les intérêts d’autres travailleurs et d’autres opprimés. Tous ces éléments se rejoignent et créent un climat où, lors d’une élection de ce type, la question du racisme institutionnel n’est pas du tout abordée.

Tu es l’un des 407 initiateurs de l’appel à la conférence mondiale contre la guerre et l’exploitation, pour l’Internationale ouvrière des 5 et 6 novembre à Paris. Qu’attends-tu de cette conférence ? 

Cela fait trop longtemps que nous, les opprimés et les travailleurs, nous retrouvons isolés dans nos combats pour la justice sociale et économique. Dans le même temps, nous voyons les impérialistes et les capitalistes résoudre leurs différends afin de maintenir leurs richesses et leur pouvoir. Nous avons besoin de conférences comme celle-ci pour unir nos combats, apprendre les uns des autres et pour construire des relations significatives et pratiques entre nous dans notre combat contre le capital. Nous avons besoin de cette conférence pour développer notre compréhension, améliorer les capacités d’organisateurs locaux qui viennent du monde entier afin de les rendre plus aptes à engager les combats dans leur pays et de renforcer leurs liens avec d’autres.

Il nous faut aussi envoyer un message aux autres travailleurs et aux autres opprimés pour leur dire que la résistance monte et qu’ils ne sont pas obligés de rester spectateurs. Il faut que les travailleurs sachent où ils peuvent trouver les points de résistance, et rejoindre le combat qui nous permettra de nous libérer de l’impérialisme et du capitalisme.

Propos recueillis par Dominique Ferré