FRANCE Une menace et les moyens pour la combattre – Éditorial de La Tribune des travailleurs n°230 du 11 mars 2020

Par Daniel Gluckstein —

De l’avis de la plupart des spécialistes, l’épidémie est probable. Quelles en seraient les conséquences ? Refusant de confondre analyse politique et démarche scientifique, nous ne nous hasarderons pas à un quelconque pronostic.

On peut, en revanche, énoncer ce qui est nécessaire pour mener la guerre à l’épidémie. Ce qui pose la question des moyens. En l’occurrence, une mobilisation exceptionnelle s’impose pour redonner à notre système sanitaire les moyens supprimés par les gouvernements successifs, moyens qui font dramatiquement défaut aujourd’hui.

L’urgence est à dégager les moyens pour rouvrir (et faire sortir de terre si nécessaire) hôpitaux et services fermés et rétablir les 100 000 lits hospitaliers supprimés en vingt ans ; des moyens aussi pour former et recruter médecins et personnels soignants ; des moyens encore pour déployer une industrie qui fournisse en masse de véritables masques et autres produits de protection et de soins nécessaires dans tous les domaines.

Des moyens d’urgence et d’exception s’imposent aussi pour interdire les licenciements et les suppressions d’emplois. L’effondrement des Bourses résulte non du coronavirus mais de la crise majeure d’un système capitaliste dopé à la drogue des milliards injectés par les banques centrales et partis directement gonfler la bulle spéculative. Tandis que des milliards de capitaux fictifs s’évanouissent aujourd’hui en fumée, les capitalistes saisissent l’annonce d’une récession mondiale imminente pour liquider les emplois jugés insufisamment rentables.

Toujours et encore des moyens exceptionnels doivent être mobilisés pour garantir les salaires, pensions et allocations pour tous les travailleurs contraints de ne pas aller travailler et condamnés au confinement chez eux. Mesures de mobilisation encore : le blocage des prix de détail et la prise en charge de l’approvisionnement et de la distribution des produits de première nécessité.

Toutes ces mesures coûtent de l’argent ? Il y en a : pour la seule année 2019, plus de 60 milliards d’euros de dividendes ont été versés aux actionnaires des entreprises cotées au CAC 40 ; et sur dix-neuf ans, selon les chiffres officiels, les patrons ont béné cié de plus de 560 milliards d’euros d’exonérations de cotisations sociales, dont plus de 60 milliards non compensés par l’État ! Alors, s’il faut, pour financer les mesures d’urgence qu’appelle la protection de la population, confisquer tout ou partie des dividendes versés aux actionnaires et imposer la restitution à la Sécurité sociale des sommes qui en ont été détournées, y a-t-il lieu d’hésiter ?

Mesures d’urgence encore : qu’on renonce immédiatement aux attaques contre la Sécurité sociale ; à commencer par retirer la réforme des retraites, qui entreprend de démanteler cette institution vitale pour la santé des travailleurs et de leurs familles.

Qui prendra de telles mesures d’urgence avec l’énergie, la volonté, la détermination nécessaires ? Le gouvernement Macron ? Qui peut faire confiance à un gouvernement qui, s’agissant de l’épidémie, dit une chose et son contraire sans que finalement on puisse savoir ce qu’il en est réellement, qui dément aujourd’hui ce qu’il a affirmé hier et qui affirme aujourd’hui ce qu’il démentira demain ? Qui peut faire confiance à un gouvernement dont la première mesure annoncée, c’est l’exonération des « charges sociales », ce qui revient une nouvelle fois à faire payer par le salaire différé – propriété collective des travailleurs – la faillite du capitalisme* ?

Non, seul un gouvernement de rupture avec les diktats du système capitaliste et de l’Union européenne, un gouvernement animé de la volonté de protéger les travailleurs et non la minorité capitaliste et ses profits, ira chercher les moyens là où ils sont. Et il pourra le faire parce qu’il sera appuyé par la majorité de la population, celle qui n’a que son travail pour vivre.

Sur un plus long terme, seul un gouvernement préoccupé des besoins de l’immense majorité prendra les mesures qui s’imposent pour donner à la recherche fondamentale, indépendante des pressions des multinationales avides de profits immédiats, les moyens de réaliser sa mission et de créer les conditions pour parer à de futures épidémies à partir d’une recherche continue appuyée sur l’épidémie en cours.

Aujourd’hui, venant des sommets du gouvernement (et aussi, il faut le dire, de dirigeants politiques de l’« opposition »), certains tentent de souffler le vent de l’union sacrée : face à l’épidémie, il faudrait se serrer les coudes « entre Français » et oublier ce qui oppose ouvriers et patrons. La réalité est à l’opposé : pendant l’épidémie, la lutte des classes continue. Pendant l’épidémie, le gouvernement au service de la classe capitaliste frappe de plus belle dans tous les domaines et prend des mesures conformes aux seuls intérêts des capitalistes. Et même, il profite des circonstances pour tenter de « boucler » l’adoption de la réforme des retraites, ou pour expérimenter à une grande échelle le « télé-enseignement », instrument de sa politique de dislocation de l’institution scolaire et du statut des enseignants.

Ce gouvernement, qui, en pleine crise du coronavirus, matraque les manifestantes du 7 mars et persiste à prendre les décrets anti-ouvriers, est incapable de protéger le peuple travailleur.

Face à une probable épidémie, l’établissement d’un plan de santé conforme aux besoins de millions et de millions exige de chasser ce gouvernement soucieux de la seule protection des profits capitalistes et des profits des fauteurs de guerre (la France vient d’être promue troisième exportateur mondial d’armement).

Dans un communiqué commun, les organisations syndicales demandent au gouvernement, au motif de la crise, de suspendre le processus législatif d’adoption de la réforme des retraites. À quoi le gouvernement ne daigne pas répondre. Ce qui confirme que, s’agissant des retraites ou du coronavirus, la situation appelle la grève générale dans l’unité qui chassera ce gouvernement. Et le plus tôt sera le mieux !

Les travailleurs et leurs organisations ne peuvent se laisser séduire par le chant des sirènes de l’union sacrée de ceux qui appellent (y compris à « gauche ») à faire confiance au gouvernement pour prendre les mesures qui s’imposent. Dans ce domaine comme dans tous les autres, les travailleurs ne peuvent avoir confiance qu’en leur capacité à agir et à souder leur unité dans et par la lutte de classe. Par exemple, en constituant des commissions indépendantes de travailleurs hospitaliers, de chercheurs, de médecins, de représentants des organisations syndicales pour établir la vérité sur la progression de la maladie, en finir avec les présentations truquées du gouvernement et rendre publiques les informations qui permettent aux travailleurs de comprendre et agir dans l’intérêt de la majorité.

L’issue est dans l’unité ouvrière, le bloc uni des travailleurs et des organisations pour faire face à cette situation. C’est au service de cette perspective que se construit le Parti ouvrier indépendant démocratique et que La Tribune des travailleurs ouvre ses colonnes.

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* On est surpris de lire dans L’Humanité (10 mars) un appel à « faciliter la trésorerie » des entreprises « en retardant les paiements d’impôts, TVA ou de cotisations » et la demande d’un « plan de relance coordonné à l’échelle européenne et massif, pour reprendre les mots de Bruno Le Maire ».