CHINE « Ils sont lents à gérer la crise, mais rapides à faire taire les gens »

« Ils sont lents à gérer la crise, mais rapides à faire taire les gens » : un internaute chinois résume ainsi l’attitude des responsables de la ville de Wuhan face à la situation créée par l’épidémie du coronavirus, qui ne cesse de s’étendre et dont le bilan s’alourdit en vies humaines. 

Car le premier cas a été diagnostiqué le 12 décembre, mais il n’a été confirmé officiellement que le 31 décembre par les autorités locales. Entre-temps, la police de Wuhan a arrêté et puni huit personnes pour « publication de fausses informations sur internet ». Or ces huit étaient des médecins, dont l’un est décédé peu de temps plus tard après avoir soigné des malades du virus ! Aujourd’hui encore, la police et les fournisseurs d’accès à internet continuent de sévir contre les citoyens qui discutent des mesures prises contre l’épidémie. Des journalistes ont été interpellés et menacés par les autorités.

Ces centaines d’apparatchiks du Parti communiste chinois qui dirigent Wuhan et la province du Hubei ont voulu faire croire que la situation n’était pas grave, exposant au grand jour leur incurie. La preuve, ils se sont réunis à Wuhan pour leurs travaux du 7 au 17 janvier, ont interdit jusqu’au 19 janvier de mettre l’épidémie en une du journal le plus lu de Wuhan. Plus d’un mois perdu à combattre efficacement l’infection ! Attitude scélérate quand on voit, depuis, que la mobilisation des moyens de l’Etat permet la construction de deux hôpitaux en à peine deux semaines !

Ce n’est donc que le 20 janvier que la Commission nationale de la santé a déconseillé d’aller à Wuhan et d’en sortir. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) liée à l’ONU, a de son côté sous-estimé le danger et les mesures utiles, de son propre aveu, mais condamne toute entrave aux entrées ou sorties de voyageurs, de bagages, de cargaisons, de conteneurs et de marchandises ! 

Pas étonnant que les travailleurs des hôpitaux de Hong Kong soient appelés à se mettre en grève au début de cette semaine en l’absence de mesures sanitaires plus strictes : « S’il n’y pas de fermeture totale de la frontière, il n’y aura pas assez de personnel, d’équipements de protection ou de chambres d’isolement pour combattre l’épidémie », affirme une dirigeante syndicale. Chacun a en mémoire les 300 morts à Hong Kong de l’épidémie de SRAS en 2003. 

De fait, l’épidémie a déjà privé de travail les salariés des services (hôtels, restaurants, commerces divers), des transports (trains, bus, taxis), des théâtres, cinémas, etc., non seulement à Wuhan mais aussi dans d’autres grandes villes de Chine. Le gouvernement de Pékin a décidé que la fermeture de la plupart des entreprises et usines du pays serait prolongée jusqu’au au 9 février, mais Foxconn par exemple a fait savoir que ses 800 000 ouvriers ne reprendraient pas la production des iPhones avant mi-février. Hong Kong a déjà reporté la rentrée des écoles et universités au 2 mars. Bien sûr, l’inquiétude est grande dans la population que cette situation ne dure encore, bien au-delà du 9 février. Un correspondant de Hong Kong nous dit : « Personne ne sait ce qui arrivera demain. C’est l’angoisse et le sentiment d’impuissance qui règnent. » 

Alors, que deviennent les millions de travailleurs et de jeunes ? Nous publions dans cette page les correspondances qui nous ont été adressées. 

Alain Denizo


« L’économie de Wuhan subit de fortes tensions » 

(Témoignage d’un travailleur)

Voici un témoignage reçu de Wuhan lundi 3 février : « En général, comme la ville est presque comme “arrêtée”, les activités sont très limitées. Toutes les écoles ont reporté les cours et le bureau de l’éducation de chaque district discute de la manière de dispenser les cours en ligne (télétravail). Je ne pense pas que les travailleurs des transports publics seront licenciés dans cette situation, car il s’agit d’un système public, les gestionnaires n’ont pas besoin de penser en termes de marché. Un décret officiel du Bureau des ressources humaines et de la sécurité sociale de Wuhan paru il y a quelques jours interdit tout licenciement lié à l’infection du coronavirus, suspicion d’infection, contact étroit avec des patients ou de travailleurs qui ne peuvent pas se présenter au travail en raison de la quarantaine. Cependant, je ne sais pas si c’est ce qui s’appliquera. L’économie de Wuhan subit de fortes tensions. De nombreuses entreprises, en particulier dans le secteur manufacturier à forte intensité de main-d’œuvre et des services, sont confrontées à des difficultés financières. »

La banque centrale chinoise a annoncé qu’elle mettait 156 milliards d’euros de liquidités dans le système financier pour essayer de faire face à cet arrêt de l’activité, mais tous les décideurs de la planète s’inquiètent, car le marché chinois, en raison de bas coûts de production, est devenu indispensable pour nombre de pays qui frôlent la crise économique ouverte.  


<em>« Ma ville natale, Wuhan, a décrété la mise en quarantaine de façon inattendue le 23 janvier à 2 heures du matin »</em>

(Témoignage d’un étudiant)

Voici le témoignage d’un étudiant fin janvier : « La veille de mon départ pour Wuhan, j’ai reçu un message de ma tante : « Ne viens pas, le virus se propage. » En pensant au désir de mes parents de me revoir pour le nouvel an après six ans de séparation, j’ai tout de même pris mon vol comme prévu. Je me suis dit que la situation semble être sous contrôle et je ne reste que dix jours, ça ne devrait pas être si risqué que ça. Cependant, il s’est avéré que je ne peux pas revenir…

Ma ville natale, Wuhan, a décrété la mise en quarantaine de façon inattendue le 23 janvier à 2 heures du matin, craignant de propager le nouveau type de coronavirus, tant au niveau national qu’international. La ville est l’un des principaux hubs (aéroports de correspondances rapides – ndlr) de passagers en Chine, elle compte plus de 10 millions d’habitants. Même sans travailleurs migrants et étudiants d’université (qui ont tendance à quitter la ville pour les réunions de famille), probablement plus de 7 millions de résidents locaux vivent toujours à Wuhan pendant la Fête du Printemps de cette année. Le jour de la mise en quarantaine, tous les transports en commun de la ville ont fermé ainsi que les gares, ports, autoroutes et aéroports. Pas de trains, pas de ferries, pas de bus, pas de métros et bien sûr, pas d’avions.

(…) Le 24, presque toutes les villes de ma province ont annoncé la mise en quarantaine. Au moment où j’écris cet article le 25 janvier, l’armée est mobilisée et a bloqué toutes les autoroutes entourant Wuhan. Notre province voisine, le Henan, a mené une grande campagne pour pister les Wuhanais et les empêcher d’entrer. J’ai vu une photo sur Internet montrant un village du Henan détruisant la route à la frontière. Dans l’après-midi du 25, la ville a annoncé une interdiction totale de circulation des véhicules privés.

Tout le monde est encouragé à rester à la maison et à ne pas rendre visite à ses parents et amis. De nombreux restaurants cessent leurs activités pendant les vacances comme prévu, sauf ceux qui souhaitent faire fortune pendant les vacances. Aucun rassemblement public n’est autorisé (marché traditionnel, visites de temples, etc.) et les lieux de divertissement (KTV, cinémas, théâtres, etc.) ont été obligés de fermer (…).

Bref, je suis complètement bloqué à l’intérieur de la ville et n’ai aucune idée de quand je vais pouvoir reprendre mes études. (…) Il y a tellement de gens que je voudrais revoir, mais la période d’incubation de ce nouveau virus est comme une épée de Damoclès. Le fait que je vienne de Wuhan met mal à l’aise. Pour être honnête, la situation actuelle est vraiment pénible.

Nous avons été heureux de découvrir qu’à trente minutes à pied, il y avait encore deux supermarchés ouverts, nous ne manquerons probablement pas de masques, ce qui est également une bonne nouvelle car la ville manque de ressources médicales essentielles.

Dans cet article, je ne me lancerai pas dans une analyse politique. La mise en quarantaine n’est pas une décision facile prise par les gouvernements de Wuhan (municipal) et du Hubei (provincial). Il est rare d’atteindre un niveau optimal dans des mesures extrêmes. Les habitants de Wuhan ont fait de grands sacrifices pour contenir le virus, activement ou passivement. Certains, en dehors de la ville, ont été temporairement retenus dans leurs hôtels, chez leurs parents ou des amis. »