MAROC Constituer un syndicat dans la zone franche de Tanger, c’est un crime — Interview d’un membre du bureau syndical de l’entreprise Delphi

Les syndicats ne sont pas les bienvenus dans la zone franche d’exportation de Tanger. Les employeurs s’opposent à toute activité syndicale et n’hésitent pas à la combattre par tous les moyens. C’est ce qui fut le cas par exemple pour les travailleurs de l’ECI «Electrical Components International », spécialisée dans la production de câbles et composants électroniques, qui, il y a quelques années, a licencié abusivement dix employés dont le seul crime était de vouloir constituer un bureau syndical au sein de leur entreprise. 

Un rapport intitulé Maroc, zones franches, droits des travailleurs et stratégies syndicales, établi par le Bureau international du travail (BIT) a constaté également les pratiques anti-syndicales des employeurs de la zone et la passivité de l’administration quant à l’application de la législation en matière de libertés syndicales. 

En effet, les employeurs ne tolèrent pas la création de bureaux syndicaux dans les entreprises et les autorités administratives n’assument pas leurs responsabilités en matière de respect de la législation du travail. 

Les pratiques les plus attentatoires au droit d’organisation demeurent, entre autres, le licenciement des travailleurs syndiqués ou de ceux qui tentent de s’organiser en syndicats, la non-exécution des jugements en faveur des salariés, la limitation de la mobilité des cadres syndicaux à l’intérieur des entreprises et l’interdiction des réunions syndicales à l’intérieur de celles-ci, a révélé l’étude. 

Des pratiques qui créent un climat de terreur parmi les salariés de toute la zone puisque les syndicalistes licenciés, étant placés sur des listes noires, se trouvent automatiquement interdits de contracter d’autres emplois dans la zone franche de Tanger. 

L’exemple le plus récent est le licenciement en septembre dernier de dizaines d’ouvriers de Delphi et de Volkswagen après que les ouvriers de ces deux multinationales avaient déposé une demande pour constituer leur syndicat. 

Pour plus d’illustration sur les libertés syndicales dans la zone franche de Tanger et sur le licenciement des dizaines d’ouvriers des entreprises Delphi et Volkswagen après qu’ils avaient constitué leur syndicat affilié à l’UMT, pour plus de renseignements sur le combat que mènent les travailleurs pour exiger la réembauche des ouvriers licenciés et pour le respect des lois du travail, Tribune des travailleurs a interviewé B.A, un membre du bureau syndical de Delphi dans la zone franche, qui a préféré garder l’anonymat. 


T.T : Il y a quelques mois, les ouvriers de Delphi ont fait une grève sans précédent dans toutes les unités de cette entreprise à Tanger, Kénitra, Meknès… Quels étaient les problèmes qui avaient amené à cette grève ? 

B.A : Nous avions organisé trois jours de grève pendant le mois de Ramadan, pour protester contre le changement du nom de la multinationale qui possède trois unités à Tanger, dont deux se trouvent dans la zone franche de la ville et une autre sur la route de Rabat, une autre unité à Kénitra et une troisième dans la ville de Meknès. La multinationale est spécialisée dans la fabrication des fibres pour les automobiles et emploie environ 4 000 ouvriers avec un salaire de moins de 2 500 DH (dirham marocain). Le changement de nom de Delphi en « Aptive Service » sans avertir ou informer les travailleurs avait exacerbé la situation au sein de l’entreprise et avait créé une crainte au sein des salariés de perdre leurs emplois. Ceci nous a amené à faire une grève qui a paralysé toutes les unités de production de la multinationale de Tanger, de Kénitra et de Meknès, a amené l’administration et les autorités locales de Tanger à ouvrir des négociations avec les représentants des travailleurs et a conduit à la signature d’un protocole d’accord promettant d’améliorer les conditions du travail et de garder le nom de la société inchangé. Signalons qu’à l’époque, les autorités locales avaient demandé aux travailleurs de préparer leur représentation légale pour les négociations futures. Ainsi, et après une série de discussions, nous avons organisé des assemblées générales dans toutes les unités de la multinationale à Tanger et à Kénitra auxquelles ont assisté des centaines d’ouvriers dans les locaux de l’Union marocaine du travail et nous avons élu un bureau syndical dans chaque unité. 

T.T : Quelle a été la réaction des autorités et de la direction de l’entreprise après la formation de votre syndicat ? 

B.A : Immédiatement après la formation des bureaux syndicaux au sein de l’UMT, nous avons déposé notre dossier auprès des autorités locales au mois de juillet, et nous avons été surpris par le refus des autorités locales d’en accuser réception ainsi que par le refus de l’administration d’ouvrir toute négociation avec les représentants des travailleurs malgré plusieurs demandes envoyées par le bureau régional de l’UMT de Tanger aux autorités locales et à l’administration de l’entreprise. Après l’été, nous avons appris que la multinationale venait de licencier tous les membres des bureaux syndicaux de Tanger et de Kénitra en septembre dernier, violant de ce fait la constitution et les lois du travail ainsi que les conventions de l’OIT assurant les libertés syndicales. 

T.T : Quel a été votre combat pour exiger l’annulation des licenciements et le respect de votre droit à l’organisation syndicale ? 

B.A : La multinationale a licencié tous les membres des bureaux syndicaux ainsi que les ouvriers qui avaient des contacts avec le syndicalisme. Ainsi 30 ouvriers ont été licenciés, ce qui nous a amenés à organiser plusieurs sit-ins pour exiger l’annulation de cette procédure injuste et exiger le respect des libertés syndicales. Deux sit-in devant la wilaya de Tanger et un autre dans la zone franche auxquels ont assisté plusieurs travailleurs et syndicalistes de plusieurs secteurs de l’UMT. Nous avons organisé 4 conseils syndicaux pour décider de l’action que nous devions adopter, et nous avons adopté un appel pour une grève provinciale dans la ville de Tanger qui n’a pas pu avoir lieu jusqu’à aujourd’hui. Le bureau régional du syndicat a informé les travailleurs licenciés qu’il a formé un comité de suivi conjointement avec les autorités de la wilaya pour résoudre le problème, chose qui n’a rien donné pour le moment. 

Le bureau régional poursuit son attitude d’atermoiements et se soustrait toujours à ses responsabilités envers les ouvriers licenciés ainsi qu’à l’égard des bureaux syndicaux qui appartiennent, répétons-le, à l’UMT. L’appareil syndical a abandonné les ouvriers licenciés les laissant confrontés à l’incertitude. Cela a amené plusieurs ouvriers à se poser la question des raisons et des objectifs de cet abandon. En plus, les ouvriers licenciés n’ont bénéficié d’aucun appui ni moral, ni matériel depuis qu’ils ont été licenciés, chose qui a eu des effets néfastes sur eux et sur leurs familles. 

T.T : Qu’attendez-vous du mouvement ouvrier et syndical, notamment de la direction de l’UMT à Tanger, pour changer le cours des choses et exiger la satisfaction de vos revendications ? 

B.A : Nous souhaitons que le bureau régional soutienne les licenciés, et impose aux autorités et à l’administration de la multinationale le respect des droits syndicaux et l’annulation des licenciements. 

T.T : Qu’est-ce que vous attendez du mouvement ouvrier international pour exiger le respect de vos droits syndicaux ainsi que la réembauche des licenciés ? 

B.A : Nous souhaitons par exemple que le Comité ouvrier international contre la guerre et l’exploitation et pour une Internationale ouvrière « COI » publie un appel condamnant la violation des droits syndicaux et l’exploitation des ouvriers dans la zone franche ainsi que des initiatives internationales de solidarité pour exiger de ces multinationales le respect du droit du travail et l’annulation des licenciements.  

Tribune des travailleurs 

Tanger, le 08/02/2019