ALGÉRIE 10 mars : la classe ouvrière entre en scène 

Du 6 au 10 mars, c’est une nouvelle semaine, riche en événements dans le processus révolutionnaire commencé en Algérie le 22 février, que nous racontent nos correspondants en Algérie. 

Mercredi 6 mars. Alors que les sommets du régime semblent ne pas vouloir reculer, les appels se multiplient à manifester le vendredi 8 mars, faisant explicitement référence à la Journée internationale des femmes. Mais cette fois, d’importants secteurs organisés de la société y appellent, à l’instar de l’Organisation nationale des moudjahidine (qui regroupe les anciens combattants de la révolution algérienne). 

Réagissant aux déclarations de l’administration Trump qui, la veille, a prétendu « soutenir les manifestations pacifiques », les étudiants d’Alger inventent un nouveau slogan – en arabe – : « Trump, laisse-nous tranquilles ! C’est une affaire de famille qui se règle en famille ! »

Dans les secteurs organisés de la classe ouvrière, la mobilisation pour se réapproprier l’UGTA, la centrale syndicale historique, se poursuit. Ainsi, dans le bastion ouvrier de Rouiba, banlieue est d’Alger où se trouve la plus grande zone industrielle du pays, l’union locale UGTA s’est réunie « sur insistance des travailleurs et des sections syndicales », souligne le communiqué : « Les travailleurs saluent le caractère pacifique, fraternel et responsable des manifestations. Ne pouvant rester en marge des aspirations populaires profondes qui s’expriment, nous joignons nos voix pour dire oui à un changement de système. » Il se prononce pour « un système qui garantisse les libertés individuelles, collectives et le libre exercice du droit syndical ». L’union locale exige « une réunion d’urgence de la commission exécutive nationale (…) pour débattre de la situation et prendre une position claire dans l’intérêt du pays, des travailleurs et de l’UGTA »

Vendredi 8 mars. C’est à nouveau une journée historique. Dès le matin, des milliers de manifestants commencent à se regrouper dans toutes les villes, petites ou grandes. Des femmes, en particulier, venues en grand nombre, seront visibles dans tous les cortèges. À Alger, toutes les grandes artères de la ville seront bloquées par plus d’un million de manifestants, dans une capitale, rappelons-le, où toute manifestation était illégale depuis 2001 il y a encore trois semaines. 

Dans la capitale, comme dans tout le pays, des dizaines de milliers de drapeaux algériens (à Alger, une femme brandissait un drapeau cousu à la main datant de 1953), des milliers de slogans inscrits sur des pancartes, et parfois des 

Le 10 mars 2019 

banderoles, scandés par des milliers de voix. Le « Non au cinquième mandat », décliné sur tous les tons, a été assorti de mots d’ordre contre le régime : « Système dégage » ; « La parole au peuple ». Partout, on assiste à des scènes de fraternisation avec les policiers du rang: « Policier, enlève ta casquette et rejoins-nous ! », scandent les cortèges. Ici et là, dans certains cortèges, des groupes plus structurés avancent des mots d’ordre sur des pancartes et des banderoles. Ainsi, à Alger, un cortège défile derrière une grande banderole « Assemblée constituante souveraine. Le peuple décide, système dégage ! ». Des pancartes déclinent ce mot d’ordre : « Égalité dans le combat et les droits » ; « Abrogation du Code de la famille » ; « Pour les libertés démocratiques et la justice sociale »

C’est dans ces conditions que la fédération de l’enseignement de l’UGTA, rompant avec la politique de soutien au « cinquième mandat » du secrétaire général de la centrale, Abdelmadjid Sidi Saïd, appelle à la grève générale à partir du 10 mars. 

Au lendemain de ce puissant mouvement, le pouvoir commet une erreur importante. Il annonce, le 9 mars, que les vacances des étudiants, initialement prévues le 4 avril, sont avancées au 10 mars, une manœuvre grossière pour tenter de désamorcer la grève générale des étudiants et des enseignants du supérieur qui s’est, de fait, imposée dans les jours précédents. 

Mais les étudiants ne l’entendent pas de cette oreille. « Pour la première fois dans l’histoire, plaisantent des militants, enseignants et étudiants s’opposent aux vacances. » Dans tous les campus, les étudiants s’organisent pour imposer le maintien de l’ouverture des restaurants universitaires et des cités U. Des comités se constituent et imposent l’ouverture des services permettant aux étudiants de rester sur leurs campus et de poursuivre la grève, dès la fin du week-end. 

10 mars : la classe ouvrière fait irruption 

Dimanche 10 mars, début de la semaine de travail en Algérie. Dès le matin, étudiants et lycéens débrayent dans de très nombreux lycées et centres universitaires. Mais l’événement marquant de la journée, c’est le surgissement de la classe ouvrière algérienne, entraînant ses organisations sur le terrain des grèves et de la grève qui se généralise. 

Dans les grands centres industriels, les travailleurs se réunissent par milliers avec les sections syndicales et, peu à peu, rejoignent la grève. À 11 heures du matin, les travailleurs de l’immense zone industrielle de Rouiba décident de marcher sur Alger et encadrent les lycéens qui ont fait la jonction avec eux. Pour la première fois, le pouvoir fait sortir la gendarmerie, corps plus « sûr » que la police, pour bloquer les travailleurs qui veulent se rendre à Alger. 

Les travailleurs de nombreuses entreprises, comme Sonelgaz, expriment dans leurs mots d’ordre leur volonté de reconquérir l’UGTA, en scandant « Sonelgaz ne veut plus de Sidi Saïd ! ».

À Alger, le tramway et le métro sont à l’arrêt. Les bus privés de transport de voyageurs, entre les localités de l’est et de l’ouest d’Alger, vers le centre d’Alger sont, pour la majorité, à l’arrêt. Dans les autres wilayas (départements), les transports privés urbains, suburbains et interwilayas font également grève. Le port de Béjaïa est en grève. Dans l’enseignement secondaire, la grève des personnels libère des dizaines de milliers d’élèves de collège et de lycée qui partent en manif. Dans de nombreuses villes, la grève touche également les commerces, largement fermés. 

En milieu de journée, les sections syndicales UGTA de la zone de Hassi R’Mel – un des centres d’extraction gazière – appellent à la grève. L’inquiétude gagne toutes les forces attachées au maintien du régime qui tentent d’opposer à la grève les déclarations d’un « expert pétrolier international », largement relayées sur les réseaux sociaux : « Je ne doute pas de la sincérité de nombre de ces appels (à la grève). Mon devoir, en tant qu’expert, est de vous expliquer comment fonctionne le système pétro-gazier algérien(…). Ma conclusion est donc la suivante : une grève dans l’industrie pétrolière et gazière nationale est excessivement dangereuse. Elle est à éviter absolument. » Malgré les avertissements de « monsieur l’expert »… les travailleurs entreront en masse dans le mouvement. 

Conscients de l’état du rapport de force à l’heure dite, les travailleurs ne chercheront pas à radicaliser leur mouvement et rentreront en fin de journée. 

Mais leur sortie au grand jour, en utilisant leur arme traditionnelle, la grève, et leurs organisations qu’ils cherchent à se réapproprier, est un puissant facteur d’aggravation de toutes les contradictions. 

Ce qu’illustrent deux faits annoncés à quelques heures d’intervalle. D’une part, un millier de juges ont annoncé publiquement qu’ils refuseront de superviser l’élection présidentielle en cas de candidature de Bouteflika pour un cinquième mandat. De l’autre, le journal de 20 heures annonçait, comme si de rien n’était, ce dimanche soir que « le président Bouteflika est rentré de Genève où il subissait des examens médicaux de contrôle… »

Le 10 mars 2019

Correspondants